samedi 20 février 2021

RECRUTER LES PROFESSEURS AU RABAIS : QUELLES PROMESSES POUR LA JEUNESSE ? TRIBUNE COLLECTIVE DES ASSOCIATIONS DES PROFESSEURS

 Après la publication d’un arrêté réformant le recrutement et la formation des professeurs de collèges et lycées, une trentaine d’associations d’enseignants [33 associations et sociétés d’enseignants, voir liste ci-dessous] demandent au gouvernement de revoir sa copie et de mettre en œuvre une « authentique concertation ».

L’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie - APHG a signé un texte de la Conférence des Associations de Spécialistes sur la réforme du CAPES. Cette tribune est également publiée sur le site du Journal du Dimanche - JDD (12 février 2021.)

Le ministère de l’Education nationale vient de publier un arrêté réformant, pour la troisième fois en une dizaine d’années, le recrutement et la formation des professeurs de collèges et lycées. S’il est bien des constats communs à tous les formateurs dans nombre de matières, c’est l’actuelle faiblesse de beaucoup de candidats dans les connaissances académiques et la perte d’attractivité des métiers d’enseignement. Cette réforme y répond-elle ? Assurément pas. Les universités et les instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (Inspe), en charge de la formation des futurs enseignants et de la préparation des concours des CAPES et CAPET, sont sommés d’improviser des maquettes applicables dès la rentrée de septembre 2021. Cette précipitation reflète un constat lourd de conséquences : celui du refus ministériel de discuter sereinement d’une réforme majeure pour l’avenir de la jeunesse et du système éducatif, donc pour la société tout entière.

Deux nouveautés sont particulièrement inquiétantes, dans les épreuves des CAPES et CAPET et dans l’organisation des deux années de master MEEF qui préparent à ce concours. Une épreuve orale à fort coefficient consistera désormais en un entretien de motivation non disciplinaire, qui aboutira sans doute à la récitation mécanique et creuse d’une leçon de morale civique, réduisant d’autant la possibilité d’évaluer les connaissances que le futur professeur devra transmettre à ses élèves, et ce dans l’ensemble des disciplines qu’il devra enseigner. Par ailleurs, dans la nouvelle organisation du master, les étudiants devront, au cours de la deuxième année, cumuler la préparation du concours, la rédaction d’un mémoire de recherche, et un stage très lourd devant plusieurs classes, alors que jusqu’à présent ce stage s’effectuait une fois le concours obtenu, laissant à l’enseignant en formation le temps et la disponibilité pour apprendre véritablement le métier. Cela offrirait au ministère de gros bataillons de stagiaires scandaleusement sous-payés – peut-être est-ce là la vraie raison, purement comptable, de cette réforme – mais mettrait devant les élèves des enseignants dont le niveau disciplinaire n’aurait pas encore été évalué, et dont la charge de travail rendrait impossible l’investissement nécessaire dans la préparation des cours et l’apprentissage du difficile métier d’enseignant. Les premières victimes en seraient les élèves et les jeunes enseignants, sacrifiés sur l’autel de la rigueur budgétaire.

Ne nous y trompons pas : ces changements, qui peuvent apparaître techniques, mineront en profondeur la qualité de l’enseignement qui sera offert aux futures générations. Les professeurs n’exercent pas un métier comme les autres : ils forment les adultes et les citoyens de demain. Ils sont porteurs d’un savoir qu’ils transmettent à leurs élèves, souvent avec passion, et ce savoir doit plus que jamais être défendu comme une valeur centrale de l’enseignement, à l’heure où il est menacé de toutes parts par des « vérités alternatives » portées par des groupes et des individus prêts à les imposer par la violence et même le crime. Ce savoir ne s’oppose pas à l’apprentissage de la didactique, mais est au contraire le socle indispensable d’une pédagogie solide qui permet au professeur de transmettre les connaissances et de former à l’esprit critique les futurs citoyens. Affaiblir le premier au prétexte de renforcer le second, au nom d’une professionnalisation mal pensée, prétexte depuis si longtemps à tous les mauvais coups portés à la formation des enseignants, est une absurdité qui ne conduira qu’à affaiblir cet équilibre nécessaire.

Quels professeurs voulons-nous pour les générations de demain ? Des techniciens de l’enseignement, formés et évalués suivant un système de compétences transdisciplinaires qui tendent à se substituer aux contenus et méthodes de nos disciplines, immédiatement employables et à qui l’on demandera simplement de restituer un savoir officiel, dûment contrôlé ? Ou des professeurs maîtrisant pleinement leurs savoirs et capables à partir de là de construire une pédagogie adaptée à leurs élèves ? En amputant drastiquement la part de contrôle des connaissances dans les épreuves du CAPES et du CAPET, en réduisant la formation disciplinaire des futurs enseignants, en sacrifiant leur année de stage pour faire des économies budgétaires, le ministère a fait un choix lourd de conséquences, qui n’a pas fait l’objet d’un débat public contradictoire. L’enjeu est aussi celui de l’attractivité du métier d’enseignant pour les étudiants, du rôle de l’Université dans la formation des maîtres et celui de la revalorisation symbolique et matérielle des professeurs. Recruter au rabais, qu’est-ce promettre à la jeunesse ?

C’est pourquoi nous demandons que cette réforme mal préparée soit reportée et qu’une nouvelle version des arrêtés soit précédée d’une authentique concertation avec tous les acteurs du secteur éducatif, et non imposée à la va-vite dans le contexte de crise sanitaire actuel.

Signataires :

1. Association des Formateurs des Professeurs de SVT (AFPSVT)
2. Association Française d’Etudes Américaines
3. Association française de sociologie (AFS)
4. Association des germanistes de l’enseignement supérieur (AGES)
5. Association des historiens contemporanéistes de l’enseignement supérieur et de la recherche (AHCESR)
6. Association des historiens modernistes des universités françaises (AHMUF)
7. Association des Professeurs d’Archéologie et d’Histoire de l’art des Universités (APAHAU)
8. Association des professeurs de biologie et de géologie (APBG)
9. Association des professeurs d’éducation musicale (APEMU)
10. Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG)
11. Association des Professeurs de Langues Anciennes de l’Enseignement Supérieur (APLAES)
12. Association des professeurs de langues vivantes (APLV)
13. Association des professeurs de lettres (APL)
14. Association des professeurs de mathématiques de l’Enseignement public (APMEP)
15. Association des professeurs de philosophie de l’Enseignement public (APPEP)
16. Association des professeurs de sciences économiques et sociales (APSES)
17. Association des professeurs de sciences médico-sociales (APSMS)
18. Comité National Français de Géographie (CNFG)
19. Coordination Nationale des Associations Régionales des Enseignants de Langues Anciennes (CNARELA)
20. Sauver les Lettres
21. Société des Anglicistes de l’Enseignement Supérieur (SAES)
22. Société d’études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles
23. Société française d’études irlandaises (SOFEIR)
24. Société Française des Microscopies (SfM)
25. Société française de philosophie
26. Société Française de Physique (SFP)
27. Société Française de Statistique (SFdS)
28. Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public (SHMESP)
29. Société des langues néolatines (SLNL)
30. Société Mathématique de France
31. Société des professeurs d’histoire ancienne de l’université (SoPHAU)
32. Union des professeurs de Physiologie, Biochimie et Microbiologie (UPBM)
33. Union des professeurs de physique chimie (UdPPC)

La réforme du lycée et du baccalauréat, imposée par le ministère contre l’avis des professeurs, nuit à la qualité du travail des élèves de Première et de Terminale.

 La préparation des «  épreuves communes  », les épreuves anticipées de français, l’épreuve de spécialité abandonnée en fin de Première, les épreuves de spécialité conservées en Terminale, l’épreuve de philosophie, le Grand oral — qui ne bénéficie d’aucun moyen ni horaire spécifiques — l’élaboration par les élèves de leur projet d’orientation, le choix des vœux qu’ils formulent sur Parcoursup : le calendrier imposé par la réforme institutionnalise le désordre. Il exerce sur les élèves une pression qui les empêche de travailler sereinement. Il rend impossible la maîtrise de nouveaux programmes trop volumineux, et conçus sans tenir compte des conditions réelles d’apprentissage.


Cette désorganisation affecte aussi le travail des professeurs et des personnels. Elle exige de leur part une dépense d’énergie disproportionnée, qui les détourne de leurs tâches essentielles.


Contrairement à ce qu’affirme le ministre Jean-Michel Blanquer, la réforme n’a pas pour effet de simplifier le baccalauréat, mais elle rend son organisation absurdement complexe. Elle affecte la qualité des apprentissages, fragilise les élèves en les privant des repères que leur donne le groupe-classe, et compromet ainsi leur réussite dans le Supérieur.


La crise sanitaire aggrave les méfaits de la réforme.


À cause du confinement, les élèves n’ont pu bénéficier en 2019-2020 d’une année scolaire normale. Rien de concrètement réalisable n’a été mis en place à la rentrée pour remédier à leurs lacunes.


Pour répondre aux contraintes d’une nouvelle année très incertaine, pendant laquelle élèves et professeurs vont travailler sous la menace permanente de la pandémie, les mesures proposées par le ministère sont insuffisantes et inadéquates. D’une part, en supprimant les épreuves communes, on étend le contrôle continu, ce qui accroît encore la pression que la réforme fait déjà peser sur les élèves, et affaiblit encore davantage la valeur nationale du baccalauréat. D’autre part, le travail «  hybride » instauré par certains établissements, certes nécessaire pour garantir la sécurité sanitaire, aggrave les inégalités entre les élèves et les établissements, compromet la continuité pédagogique et donc la préparation à l’examen.


Le ministère a refusé toute demande d’aménagement des programmes quand il en était encore temps. Il convient maintenant d’aménager les épreuves et le calendrier.
 
Nous demandons donc pour cette année :
- le report à juin des épreuves de spécialité, pour laisser aux élèves le temps d’y être effectivement préparés ;
- la suppression de l’épreuve du Grand oral  ;
- un aménagement de toutes les épreuves du baccalauréat  ;
- une limitation des contenus des programmes attendus pour les épreuves.
 
Pour les années à venir, nous demandons une remise à plat de la réforme. Au minimum, le calendrier aberrant imposé par la réforme doit être réaménagé, et une réflexion approfondie doit être conduite sur les programmes, sur la définition du Grand oral et sur les moyens alloués à sa préparation.
 

Associations et organisations signataires

Membres de la Conférence des associations de professeurs spécialistes:

APBG (Association des professeurs de biologie et géologie)
APEMu (Association des professeurs d’éducation musicale)
APHG (Association des professeurs d’histoire-géographie)
APMEP (Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public)
APPEP (Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public)
APSES (Association des professeurs de sciences économiques et sociales)
APSMS (Association des professeurs de sciences médico-sociales)
APVL (Association des professeurs de langue vivante)
CNARELA (Coordination nationale des associations régionales des enseignants de langues anciennes)
Sauvez les lettres
SLNL (Société des langues néo-latines)
UdPPC (Union des professeurs de physique-chimie)
UPBM (Union des professeurs de physiologie, biochimie et microbiologie)
 

Autres associations: 

- FACE-PUBLIC(s), Association nationale des professeurs et partenaires artistiques du théâtre au lycée

Organisations syndicales:

- CGT Éduc’action
- FIDL
- SNALC
- SNES-FSU
- MNL
- SUD Éducation
- UNL