samedi 28 décembre 2019

COMPTE RENDU DE L’AUDIENCE AVEC MATTHIEU LAHAYE, CONSEILLER PEDAGOGIQUE DU MINISTRE

COMPTE RENDU DE L’AUDIENCE AVEC MATTHIEU LAHAYE, CONSEILLER PEDAGOGIQUE DU MINISTRE


Le vendredi 13 décembre, une délégation de la Conférence représentant les associations disciplinaires a été reçue par le conseiller pédagogique du Ministre. Elle se composait de Marie-Thérèse Lehoucq (UdPPC), missionnée pour les disciplines scientifiques (maths, physique-chimie, SVT), Jean-Luc Breton (APLV), Solène Pichardie (SES), Marie Pantaloni (UPBM pour les séries technologiques), Christine Guimonnet (APHG et secrétaire de la Conférence).

Cette rencontre avait été sollicitée par la Conférence après une première réunion de travail inter-associations fin septembre pour faire un premier bilan de cette rentrée dans le cadre de la réforme. Les discussions internes ont débouché sur la publication d’un communiqué.  [1]

Au bout de trois mois de cours, un certain nombre de problèmes émergent, des questions se posent, certaines réponses sont floues. Au cours de la discussion sont abordées les problématiques suivantes : les E3C et la BNS ; la numérisation des copies ; la rémunération de ces corrections ; la mise en œuvre globale de la réforme et les programmes. La réunion a permis de mettre en exergue les problèmes concrets les plus fréquents, sans pour autant donner un catalogue par discipline, l’objectif étant d’avoir des réponses claires pour les collègues toutes disciplines confondues, et de faire remonter les inquiétudes du terrain, dans un contexte tendu. D’autres réunions permettront le suivi attentif de la réforme programmée du CAPES et de l’entrée dans le métier, qui préoccupe légitimement nos associations. La réforme du concours et la formation feront l’objet de la plus grande vigilance.
La réforme présentée par la communication ministérielle comme  simplifiant  le lycée et le bac semble pour le moment engluée dans divers dysfonctionnements (« usine à gaz »), qui accentuent le stress, la fatigue des élèves comme des collègues. En l’état actuel, elle donne aux élèves et aux parents une image d’impréparation, d’improvisation,  dégrade les conditions de travail et d’apprentissage  et ne remplit  pas ses objectifs.  De nombreux collègues, faute d’informations essentielles arrivées en temps et en heure, ont été dans l’incapacité de répondre aux questions des parents lors des réunions de début d’année (date des E3C, grand oral, nature des épreuves de terminale, quelles spécialités choisir, abandonner …).
M. Lahaye explique qu’il faut revenir au sens de ce contrôle continu, qui est une chance formidable pour valoriser le travail régulier des élèves, avec un cadre d’examen, certes, mais plus souple. Les élèves auront un retour de correction de leurs copies d’examen, ce qui n’était pas possible avant avec les copies du bac.  La réforme est conçue pour mettre fin à ce scandale : 60% des étudiants n’arrivent pas à avoir une licence en trois ans. En janvier, toutes les épreuves de terminale seront connues. Les textes sont quasiment prêts. M. Lahaye est partisan de hâter le mouvement pour que les professeurs puissent partir en vacances avec tous les documents nécessaires à la préparation de la rentrée.

Les E3C : BNS, choix des sujets, barème et corrigé, correction, rémunération, harmonisation …

De nombreux collègues sont inquiets en raison des retards successifs et du flou entourant la mise en place de ces épreuves.  Nous soulignons que la numérisation n’était pas prévue à l’origine et qu’elle semble compliquer inutilement l’organisation (écrans ; établissements mal équipés … nombre de postes informatiques insuffisant ; problèmes de réseau, d’internet…). La BNS montre, selon les disciplines, un nombre très variable de sujets, soit suffisant, soit trop faible, soit peu adaptés aux progressions (maths). En langue, les deux épreuves devraient être interverties pour des questions de cohérence programmatique… Les collègues, devant cette charge de travail supplémentaire,  se posent des questions sur la rémunération, jugée très inférieure à celle des corrections du baccalauréat.

M. Lahaye rappelle qu’il reste un cadre national avec une banque nationale de sujets, une anonymisation des copies et une harmonisation. Il n’y aura pas autant de bacs que de lycées. C’est une évaluation, mais dans le cadre d’un examen, d’une autre nature que celle qui a lieu dans le cadre du cours ; plus formelle mais plus souple que la seule épreuve terminale. Un cadre souple mais sous contrôle. La BNS est désormais ouverte aux professeurs accrédités par le CDE, elle se remplit ; l’outil est perfectible et tout fonctionnera bien d’ici le 20 janvier.

Les professeurs choisissent les sujets et le CDE signe. Tout professeur corrige dans son établissement. Les copies sont anonymes (et la numérisation est ici un avantage). Si des CDE veulent effectuer des échanges dans le bassin, il est souhaitable que cela se fasse en concertation avec les équipes. Les sujets qui sont très choisis sortiront de la banque ; comme ceux qui ne seront que peu ou jamais choisis. Il n’y a pas de risque de bachotage avec des centaines de sujets. Il y aura harmonisation après. Sur tous les sujets choisis, il y aura une analyse des effets de bord, des actions ciblées pour voir les écarts, une péréquation par établissement, dans l’établissement. Il n’y aura pas de corrigé fourni dans la BNS. On fait confiance aux professeurs pour établir une correction en fonction des attentes. En HG, 10 points par matière. Dans certaines disciplines il peut y avoir un barème plus fin. Il n’est pas possible de scinder les sujets d’histoire et de géographie de la série générale car cela empêcherait l’harmonisation prévue sur des sujets globaux.
Le chantier de la numérisation n’est pas encore terminé, mais tout sera prêt ; les différents services sont confiants, tous les problèmes seront réglés. Le logiciel est SANTORIN et il fonctionne. Les élèves auront accès à leurs copies en ligne. Chaque correcteur sera payé 50 euros pour le lot de copies. C’est une prime de participation aux E3C.

Toutes les remarques sont transmises au Comité de suivi de la réforme qui a débuté ses travaux.

Les programmes et la mise en œuvre de la réforme

Les collègues de LV voulaient des programmes ouverts sur divers domaines mais se retrouvent avec des programmes très littéraires, trop compliqués. La spécialité LLCER  est choisie par des élèves qui ne sont pas vraiment littéraires.
Les collègues de lettres ont des remarques relatives au nombre trop important de textes.
En HLP, ceux de philosophie ne veulent pas être contraints de travailler en interdisciplinarité. M. Lahaye répond qu’un mur de Berlin a été érigé entre les deux disciplines.
En Maths,  les collègues ont du mal à enseigner la spécialité à tous, les élèves venant de familles très différentes. S’il est légitime d’avoir des programmes ambitieux, un programme si difficile pose des problèmes : découragement des élèves, question de la poursuite de la spécialité maths ou même de son choix alors qu’elle n’est de toute évidence pas conçue pour tous les élèves. Ceux qui ont un profil ex-ES sont d’ores et déjà en difficulté et abandonneront. Ceux qui sont en seconde ne la prendront pas. Il faudrait prévoir un niveau moins exigeant mais utile pour d’autres matières.  L’APMEP souhaite la création d’une seconde spécialité  qui rencontrerait son public. Les collègues rencontrent également des difficultés avec l’enseignement scientifique. Le programme est ambitieux avec des classes à 36, non dédoublées et des élèves qui n’ont pas pris de spécialités scientifiques.
L’APHG souligne que les injonctions contradictoires du ministère, le calendrier annoncé et non respecté, les discours variables d’une académie à l’autre, le manque de clarté de certains textes, la difficulté à les trouver… ne facilitent pas la tâche des collègues, mais génèrent au contraire du stress. Par exemple, pourquoi ne pas indiquer très clairement dès la rentrée si en HG, les élèves inscrits en SIB passaient ou pas les E3C ? L’ouverture sans cesse retardée de la banque a mis sous pression des collègues très consciencieux et soucieux de préparer leurs élèves le mieux possible.
Comment différencier avec des effectifs pléthoriques, des classes très hétérogènes, des élèves qui arrivent du collège sans maîtriser les bases ? Nous sommes sollicités par des parents d’élèves visiblement « perdus » et ne sachant comment aider leur enfant dans ses choix, ajoutant que la réforme a été présentée avec l’argument du choix des spécialités, pour étudier ce qui intéresse, ce qui motive…mais que si les attendus de ParcourSup sont différents, que les deux parties du tube secondaire/supérieur ne s’emboîtent pas, les parents se sentiront floués et le feront savoir…
Les collègues devant pleinement saisir leur liberté pédagogique mise en avant lors des discussions avec le CSP, l’APHG ne demande pas de réécriture des programmes mais songe à d’éventuels aménagements et/ou simplifications, en particulier pour les élèves des séries technologiques, qui ont un horaire plus faible et qui ont besoin de davantage de temps pour entrer dans certains apprentissages.
L’association consultant régulièrement les collègues, un bilan sera effectué par l’association à la fin de l’année.  L’EMC, qui a un programme national, doit être affectée en tant que telle dans la DHG de manière à ce que le programme puisse être effectué, et les élèves bénéficier d’une évaluation valorisante, surtout s’il y a un projet de classe (ce qui peut parfois s’avérer complexe à mettre en œuvre avec 35 élèves…).

Pour les SES, un programme trop lourd se heurte à la question des moyens avec une perte massive des dédoublements. Il sera nécessaire de faire un bilan de ce nouveau programme et le cas échéant de prévoir des aménagements. L’enquête menée par l’APSES montre que le nombre d’élèves par groupes a augmenté et que les dédoublements sont beaucoup moins nombreux. Les SES ne sont pas les seules touchées par cette dégradation.

Nous ajoutons que l’abandon d’une spécialité en terminale n’est pas forcément pertinent et que cela met en péril des disciplines déjà rares et qui sont pourtant suivies dans l’enseignement supérieur, et que le choix ne doit pas réduire les opportunités de formation des élèves.

M. Lahaye met en avant la marge définie nationalement et dont chaque classe bénéficie, à raison de 12,5 h par classe en seconde, 8,5 par classe en première et 8,5 par classe en terminale.

Nous évoquons le problème du partage de cette marge d’un établissement à l’autre, car elle doit financer les groupes, les options, l’AP… Certains collègues se retrouvent devant le fait accompli sans avoir pu discuter. Pour l’APSES, la marge n’est clairement pas suffisante, le manque de moyens accentue les inégalités… L’APLV souligne que le problème des effectifs est réel avec une augmentation du nombre d’élèves par classe, le renoncement à bon nombre de projets spécifiques : comment former de bons linguistes avec 35 élèves par classe ? En série technologique, se pose également le problème de la co-intervention (ETLV) qui supprime une heure au professeur de LV (mais qui doit faire le même programme), accroît sa charge de travail a fortiori avec un collègue qui ne pratique pas toujours et quelquefois pas du tout la langue concernée. 
M. Lahaye rétorque que les inégalités existent depuis le plus jeune âge, que nous avons le lycée le plus cher d’Europe avec des dépenses qui ont lieu depuis des années au détriment de l’école primaire, parent pauvre de l’éducation. Que c’est un choix assumé d’affecter des moyens, en dédoublant les CP… Il ajoute qu’il y a actuellement une croissance démographique  qui atteint le collège et le lycée, mais la décrue à l’œuvre en amont, entraînera la baisse mécanique du nombre d’élèves par classe dans le secondaire plus tard.

M. Pantaloni (UPBM) évoque les inquiétudes des collègues concernant la voie technologique. Les séries STL et STI2D ont vu leurs effectifs fortement diminuer avec la mise en place de la réforme.
Nous pensons que des élèves de « profil technologique » plutôt scientifique qui n’auraient pas été acceptés en première S avant la réforme et se seraient orientés en voie technologique, peuvent maintenant s’orienter en voie générale en « évitant » certaines spécialités (avec le risque de ne pas réussir…).
Par ailleurs, la communication sur la voie technologique a été insuffisante par rapport à celle sur la voie générale. Horizon 2021 par exemple, ne prend pour l’instant en compte que la voie générale. M. Lahaye répond que dans le nouveau site, la voie technologique sera visible.
Par ailleurs, même si les effectifs en ST2S sont restés stables, nous appelons à la vigilance : le recrutement en IFSI se fait désormais via ParcourSup et les ST2S ont été plus ou moins bien acceptés en IFSI selon les académies. Nous craignons que des collègues/chefs d’établissement en viennent à déconseiller la ST2S à des jeunes de « profil technologique » souhaitant s’engager dans une carrière d’infirmier (ière). 
Il nous apparaît nécessaire de revaloriser la voie technologique, qui touche des secteurs d’importance économique majeure (biotechnologies, développement durable, santé et social en particulier) :
-          en mettant en place une importante campagne de communication au niveau national (spots, flyers ; information sur les poursuites d’étude et les carrières possibles, traitement équitable par rapport à la voie générale…)
-          en assurant le recrutement des élèves de voie technologique vers les IUT et les BTS
Le problème des bacs pro imposés dans certains BTS avec lesquels il n’y a pas adéquation des formations est soulevé ; cela génère souffrance des élèves de bac pro qui se retrouvent souvent en échec et abandonnent et des élèves ayant un bac techno « moyen » qui n’ont pas obtenu de place en BTS (puisque bloquées pour des bacs pro « non adéquats ») et se retrouvent à l’université où ils réussissent peu. Une liste nationale des correspondances bac pro/BTS possible pourrait être proposée.

M. Lahaye évoque le Comité de suivi de la réforme qui commence ses consultations, aborde l’examen de la mise en œuvre, a été saisi de demandes présentées par les syndicats. Le ministre s’exprimera dans le courant du mois de janvier. Il ajoute que certaines questions exposées ici ont été abordées au Comité de suivi. Il y a des parcours alternatifs possibles avec les maths : spécialité maths / maths complémentaires  à mixer avec des profils intéressés par les LV / maths expertes[2].  Les difficultés liées aux mathématiques ne sont pas une découverte : on avait auparavant des lycéens obtenant un bac S avec des notes satisfaisantes en PC et SVT mais mauvaises ou très mauvaises en maths, et ceux, qui, avec ce bac S, ne poursuivaient pas d'études scientifiques dans le supérieur. Ce programme est celui de ES mais avec davantage de géométrie, mais mené de manière différente, avec plus de réflexion, de démonstration. Il a la conviction qu’on est là dans un programme de vérité en mathématiques, afin d’avoir les bases nécessaires pour correspondre au niveau attendu. Il faut réfléchir à la différenciation. La différenciation suppose aussi un financement des dédoublements et une réflexion sur la composition des groupes.

La réunion se termine après des échanges concernant le CAPES. Une nouvelle réunion aura lieu début 2020.
Pour le Secrétariat de la Conférence,
Christine Guimonnet

NB 
AP (accompagnement personnalisé) ; BNS (banque nationale des sujets) ; CDE (chef d'établissement) ; CSP (Conseil Supérieur des Programmes) ; DHG (dotation horaire globale) ; EMC (Enseignement moral et civique) ; HLP (Humanités littérature et philosophie) ; 
IFSI (Institut de formation en soins infirmiers) ; LV (langues vivantes) ; SES (Sciences économiques et sociales) ; SIB (section internationale britannique) ; SVT (Sciences de la Vie et de la Terre) ; ST2S (Sciences et technologies de la santé et du social) ; STI2D  (Sciences et technologies de l’industrie et du développement durable), STL (Sciences et technologies de laboratoire)




[2]Cela ne semble clair ni pour les élèves ni pour les professeurs